Quatre leçons et un enterrement à propos de l’avenir de l’euro
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Le débat lancé récemment par Julio Mota concerne l’avenir de la zone euro et celui plus large de l’Union européenne et du projet de construction européenne. En l’état actuel des traités et du fonctionnement de l’UE, c’est peu de dire que les questions de croissance et de stabilité laissent beaucoup à désirer. L’économie de la zone euro est en récession et la stabilité des prix n’a pas suffi, loin s’en faut, à assurer la stabilité financière et la stabilité économique : la grave crise financière que nous traversons depuis 2007 a conduit à une hausse dramatique du taux de chômage et à une hausse de l’exclusion. On en tirera deux premières leçons évidentes. D’une part, l’euro n’a pas protégé la zone qui l’a adopté d’une crise bancaire, financière et réelle sans précédent. D’autre part, la politique monétaire est insuffisamment efficace : les remèdes apportés à la crise, notamment la baisse des taux d’intérêt, n’ont pas produit la reprise attendue ou, quand elle a eu lieu, comme aux Etats-Unis, elle s’est avérée être une reprise sans emplois. Comme le rappelle Joseph Stiglitz dans son dernier ouvrage (Le prix de l’inégalité, Editions Les liens qui libèrent, 2012), la baisse des taux pratiquée par les banques centrales n’a pas été conditionnée à une relance des crédits vers les PME. In fine, les banques ont été subventionnées par les banques centrales et ont amélioré leurs rentes de situation, sans effet réel significatif sur l’économie.
La crise de la zone euro a ajouté à la crise financière celle de déséquilibres courants persistants qui ont fragilisé les économies ouvertes, telles le Portugal. Il reste que si les remèdes apportés à cette crise spécifique, notamment les baisses de salaires, de retraites et d’emplois publics, en phase de ralentissement économique, ont assez mécaniquement réduit les déséquilibres courants des économies périphériques de la zone euro (les importations ont chuté), l’absence de politique opposée dans les autres pays ouverts, mais à excédent ceux-là, tels l’Allemagne, ont fait exclusivement porté le poids de l’ajustement sur les économies fragilisées par les crises : on a voulu soulager le malade par la saignée, ici la contraction budgétaire, une pratique que la médecine a abandonné depuis plusieurs siècles désormais, abandon réalisé au grand bénéfice des patients ! Une troisième leçon de ces crises est l’évidence que les contractions budgétaires ont des effets… de contraction sur l’activité économique. On trouve dans ces évènements malheureux la confirmation que les « contractions budgétaires expansionnistes » chères à F. Giavazzi sont, au mieux, un mythe.
Que faire ? Il ya bien entendu la sortie pure et simple de la zone euro, pour des pays comme la Grèce ou le Portugal, qui peinent à supporter les cures libérales qu’on leur impose ou qu’ils s’auto-imposent. Je vois peu d’avantages à cette sortie et, surtout, beaucoup d’inconvénients, notamment la chute de la valeur externe de la monnaie dans des économies important de très nombreuses marchandises, puis l’augmentation irrépressible des prix. Je doute que ces hausses de prix des biens à la consommation seront suivies de hausses des salaires, voire même des profits dans tous les autres secteurs que celui de la distribution. La chute du pouvoir d’achat et de l’activité sera certainement vertigineuse.
Les avantages bien connus de la sortie de la zone euro sont le fait de recouvrer une politique monétaire et une politique de change autonomes. Seraient-elles assez efficaces pour relancer l’économie ? La période de taux d’intérêt bas que l’ensemble de la zone euro a connue après 2003 a conduit à des bulles, immobilières et boursières, et n’a pas produit une croissance pérenne. Que produiront de nouvelles baisses de taux d’intérêt, les mêmes bulles et les mêmes montées d’inégalités ? Imaginons que la période de désendettement soit achevée, à quoi servirait-il de s’endetter de nouveau ? Avant de penser à ramener l’économie à l’équilibre grâce à l’utilisation des politiques monétaire et de change, il faut sans doute commencer à réfléchir au type d’équilibre que l’on souhaite atteindre. A cette fin, on pourrait imaginer une société dont le niveau de vie s’améliore, dans laquelle les inégalités s’atténuent, portée par des infrastructures de qualité et des innovations engendrant une amélioration de la productivité. Un lieu où il fait bon vivre et où il fait bon entreprendre et travailler. Définition succincte, naïve et discutable, sans doute, d’une société un brin idéale. Mettons que j’en assume les faiblesses. Que peut la politique monétaire pour favoriser la convergence vers cet état idéal ? A part accompagner l’économie, je ne vois pas. Ce qui signifie qu’elle doit se mettre au service d’objectifs qui dépassent ses compétences. C’est donc à un enterrement que je nous invite : celui d’une indépendance excessive des banques centrales. Commençons donc par changer la hiérarchie des politiques économiques : au lieu de subordonner les politiques budgétaires et fiscales à la politique monétaire, subordonnons la politique monétaire aux premières ! Que les banques centrales maintiennent les taux d’intérêt bas suffisamment longtemps pour permettre aux gouvernements de mettre en œuvre les plans d’amélioration des infrastructures publiques et d’innovation qui accéléreront l’initiative privée. Les conditions de réussite d’un tel changement institutionnel réclament certainement un changement de pratique des gouvernements : plutôt que d’avoir à rendre des comptes sur des concepts fourre-tout (déficit public) ou abstraits (déficit structurel), demandons-leur plus de comptes sur la dimension productive de leurs dépenses, et plus de comptes sur la progressivité effective de leur système fiscal !
J’avais promis une quatrième leçon. La voici et elle nous vient de la macroéconomie. Celle-ci a longtemps défendu les mérites de la coordination des politiques économiques, en dépit de gains parfois bien faibles par rapport aux équilibres non coordonnés. Ces petits pas, dans la direction d’une amélioration, même marginale, de la situation de toutes les parties engagées, permettent de se rapprocher de la société que je décrivais plus haut. Cette leçon, qui vaut pour les politiques économiques et les politiques structurelles qu’il conviendrait de mettre en œuvre dans une zone euro pérennisée, vaut aussi pour les débats que soulève la situation actuelle. L’initiative de Julio Mota de coordonner un débat européen sur la sortie de la zone euro est un de ces petits pas dans la bonne direction. Il me semble qu’il en va de même de celui que l’OFCE a mené avec l’IMK en Allemagne et ECLM au Danemark, à l’initiative du groupe S&D du Parlement européen. Ce débat a donné lieu à un premier rapport intitulé independentAnnualGrowth Survey (iAGS 2013).Le rapport préconisait, notamment, d’atténuer immédiatement les efforts de contraction budgétaire de pratiquement tous les Etats membres de la zone euro, y compris la France et l’Italie, en plein accord avec les traités en vigueur. Un autre petit pas dans la bonne direction, selon moi, mais pris en considération tardivement par les gouvernements et la Commission européenne, malheureusement. Pour autant, il n’est pas trop tard pour sauver les économies de la zone euro… et l’euro par-dessus le marché ! Alors, « commentswelcome » !
