L’instinct de poésie qui est aussi sauvage et fondamental que les instincts de liberté, d’amour et de bonheur, est inné chez l’homme, mais généralement cet instinct est domestiqué par l’éducation, par la formation scolaire et par le milieu où on est élevé et où cette propriété naturelle est déformée en une bagatelle inoffensive. La vraie poésie crée une force indomptable à passionner le langage et à le remplir de nouvelles significations, à transformer le monde et à lui rendre les merveilles. “Je chante parce que je suis chanteur. Je me sers de vos oreilles parce que j’ai besoin d’auditeurs”, s’écria Max Stirner (1806-1856) dans L’Unique et sa propriété, son discours philosophique, qui ressemble à un poème et qui est à la fois un exorcisme violent de tous les fantômes oppresseurs et des abstractions trompeuses qui asservissent l’homme en le rendant un sans valeur.
Le surréaliste mexicain Octavio Paz (1914-1998) a caractérisé la poésie comme une expression d’anarchisme naturel : L’activité poétique qui est capable de changer le monde est révolutionnaire par nature ; en tant qu’exercice spirituelle, elle est une méthode de libération intérieure. La poésie révèle ce monde ; elle en crée un autre. Du pain pour les élus ; nourriture maudite. Elle crée l’isolement, elle crée l’union. Paz écrivait ces mots dans son livre sublime El arco y la lira (1956), où il situe la poésie dans l’histoire culturelle et littéraire, dans la psychologie, la philosophie et les idées politiques. Il y fait aussi l’analyse de l’engagement politique des surréalistes avec les révolutionnaires marxistes, et de leur orientation anarchiste après leur rupture avec les communistes.
Au manifeste sur l’avenir de l’art libre et révolutionnaire, qu’André Breton et Lev Trotski rédigeaient ensemble en 1938, ils envisageaient que seule la société anarchiste de l’avenir pourrait garantir une liberté absolue à la créativité et à la poésie – car, selon eux, la liberté serait limitée toujours de manières diverses par la société tant qu’elle sera capitaliste, fasciste ou socialiste. Ce point de vue est partagé encore par la plupart des surréalistes d’aujourd’hui.
Un heureux hasard a voulu qu’une amie mexicaine m’envoyait des recueils d’Octavio Paz lorsque j’étais adolescent, bien avant que j’eusse connaissance du surréalisme. Sa poésie m’a touché définitivement – je suis resté ‘en dialogue’ avec Paz toujours après. Au fur et à mesure beaucoup d’autres voix se sont ajoutées à cette ‘conversation imaginaire’ – d’abord celles d’André Breton, d’Antonin Artaud et de Benjamin Péret, un peu plus tard de Paul Celan, Jean Arp, Juan Larrea, Mário Cesariny et de bien d’autres. Je me ralliais à la formule, assez mystérieuse au premier abord, que “le langage a été donné à l’homme pour qu’il en fasse un usage surréaliste”, comme André Breton disait dans son Manifeste du surréalisme.
Entre-temps, un nouveau hasard heureux s’était présenté : je rencontrais en 1960 l’anarchiste érudit et combatif Jak van der Meulen (1928-1998) qui me rendit familier avec les idées de Max Stirner, de Michael Bakounine et d’autres révolutionnaires libertaires. En lisant plus tard le livre d’Arthur Lehning sur la vie de Bakounine, j’étais surpris de constater que la description physique de Bakounine par son ami Arthur Arnould était vrai aussi pour Van der Meulen : un homme tout d’une pièce, chez qui la raison ne contrôlait jamais la pensée, ayant une taille de géant, Bakounine était très fort et très faible à la fois, entraîné par le besoin d’action continue, par le besoin de créer.
Muni de ce ‘bagage spirituel’ de double origine, j’entrais comme par jeu l’underground international du mouvement surréaliste, qui bouillonnait d’énergie. C’était un monde varié et vital de poètes, penseurs et artistes de beaucoup de pays, sans exception extrêmement individualistes, libertaires et rebelles, quelques-uns ayant une grande réputation littéraire ou artistique, et beaucoup d’autres restés presqu’inconnus au monde d’art, mais fermement résolus a ne se soumettre jamais aux exigences du marché.
La plupart d’entre eux assurent leur subsistance par de petits emplois qui leur laissent assez de temps à leur travail de poète ou d’artiste. Beaucoup d’entre eux organisent la publication et la distribution de leurs écrits eux-mêmes – l’approche qu’ils ont baptisée ‘Édition Surréaliste’. Ils animent des revues et des ‘blogspots’ pour assurer le contact mutuel, et pour donner la possibilité au public de prendre connaissance des créations surréalistes contemporaines. Le surréalisme ressemble beaucoup à une société semi-secrète, comme Octavio Paz l’a appelée.
Bakounine a dit : “Les grands révolutionnaires sont incontestablement des artistes. L’art mène à la révolte.” Même si cette allégation n’est pas entièrement vrai, et qu’elle ne vaut pas pour tous les artistes et poètes, elle semble s’appliquer aux surréalistes, qui sont délibérément des individualistes et des utopistes.
Arturo Schwarz, le fameux anarchiste et surréaliste italien de notre temps, nous fait très bien comprendre dans sa poésie ce dont il s’agit dans les deux mouvements jumeaux : il s’agit de la liberté, de l’amour, du soleil pour tous, et d’une vie en dignité. Voici un fragment de son grand poème Primo che il gallo canti :
…nous chanterons la liberté libérée la lumière libérée l’Amour libéré l’Homme libéré
nous chanterons vous dis-je nous chanterons comme quand je baise les lèvres de ma finacée
et nous baiserons le monde sur les lèvres et nous lui ferons la cour et nous l’aimerons notre nouvelle fiancée …