Un “Madoff” en terre bretonne – Bertrand Bissuel

Elle pensait avoir trouvé un placement sûr, vertueux. Son argent, lui avait-on expliqué, devait servir à financer des entreprises locales et des petits artisans snobés par les banques. Monique, qui témoigne sous un prénom d’emprunt, y a cru. Elle a misé toutes ses économies : près de 60 000 euros, soigneusement mis de côté durant des années. 

 

Cette somme risque fort d’être perdue à tout jamais. Monique l’avait confiée à un système de coopératives qui n’en finit pas de s’effondrer depuis novembre 2010. Une vingtaine d’entre elles avaient déjà mis la clé sous le paillasson au premier semestre. Deux autres ont été mises en liquidation, vendredi 8 juillet. Celles qui subsistent vont probablement couler dans les mois à venir. 

 

Ces structures avaient drainé l’épargne de centaines de personnes pour un montant total d’environ 34 millions d’euros – voire un peu plus, selon une source proche du dossier. Aujourd’hui, il ne resterait en caisse que de 10 à 14 millions. Le reste ? Difficile à dire, l’état des lieux n’étant pas encore achevé. 

 

 A l’origine de cet invraisemblable fiasco, il y a un homme : Jean-Jacques Defaix. Aujourd’hui, on l’accuse d’être la réincarnation de Bernard Madoff en terre bretonne. L’enquête judiciaire, lancée il y a huit mois, devra déterminer s’il a monté une entourloupe consistant à verser des intérêts aux uns grâce à l’argent des autres – tout comme l’ex-businessman américain. 

 

Rien ne pouvait laisser imaginer qu’il soit, un jour, soupçonné d’avoir grugé des épargnants. Au contraire même, puisqu’il en avait défendu des centaines, avec son Association d’aide contre les abus bancaires (Aacab), qu’il a fondée en 2002 dans la région de Quimper. Ses combats contre le monde de la finance lui ont donné une notoriété certaine, notamment lorsqu’il a épaulé des particuliers en conflit avec La Poste dans l’affaire Bénéfic, un placement financier qui a lésé des milliers de personnes. 

 

 En 2007, Jean-Jacques Defaix se lance dans une nouvelle aventure. Son but, officiellement : soutenir des sociétés régionales, en particulier celles qui ont de la peine à obtenir des crédits bancaires. Pour cela, il crée deux types de structures chargées de collecter des fonds auprès d’investisseurs : des coopératives de croissance et des coopératives de petites entreprises. Les premières permettent à ceux qui y souscrivent des parts d’alléger leurs impôts – grâce à un mécanisme de défiscalisation. Les secondes proposent un rendement pouvant aller jusqu’à 6 % par an. L’argent qu’elles recueillent est recyclé en prêts à des PME. 

 

 Le dispositif semble irréprochable : les coopératives sont couvertes par une assurance responsabilité civile professionnelle chez Covéa Risks ; un “fonds de mutualisation” garantit le capital de l’investisseur ; le produit est proposé aux épargnants par des intermédiaires – parmi lesquels des conseillers en investissements financiers. En trois ans, au moins 2 000 personnes versent tout ou partie de leurs économies, pour des montants oscillant entre quelques dizaines de milliers d’euros et 700 000 euros, selon l’un des avocats impliqués dans le dossier. Elles n’ont, de prime abord, aucune raison de s’inquiéter. “Je recevais des relevés attestant du versement des intérêts”, raconte une dame, sous le sceau de l’anonymat.

 

 Mais le 4 novembre 2010, coup de tonnerre : le parquet de Quimper ordonne le blocage des avoirs détenus par les coopératives. Une décision prise à la suite d’une saisine de Tracfin, la cellule antiblanchiment du ministère des finances, elle-même alertée par le Crédit mutuel de Bretagne. Jean-Jacques Defaix est soupçonné d’avoir orchestré d’importants mouvements de fonds vers la Chine, “apparemment pour financer la construction d’un centre de vacances (baptisé Village de France)”, explique une source judiciaire à Quimper. 

 

 Une dizaine de jours plus tard, le dossier est transmis au parquet de la juridiction interrégionale spécialisée de Rennes, qui ouvre une information judiciaire. Le juge d’instruction Benoît Lhuisset met en examen Jean-Jacques Defaix, notamment pour “escroqueries en bande organisée”, “abus de confiance par personne faisant appel au public” et “association de malfaiteurs”. Il lui est reproché d’”avoir mis en place un système pyramidal d’appel de fonds d’investissement”, indique le parquet – autrement dit, d’avoir créé un système à la Madoff. 

 

 Au fil des semaines, l’étendue des dégâts se précise. Sur les 43 sociétés locales ayant bénéficié de prêts des coopératives, seules six étaient à jour de leurs remboursements à la fin 2010, d’après le parquet de Rennes. Les autres n’ont plus un sou vaillant ou ont définitivement fermé. Dans ce contexte, “nous savons que nous ne récupérons qu’une toute petite partie de la mise”, confie Me Pierre Nizart, l’un des avocats qui défend des souscripteurs. Aujourd’hui, il est difficile de comprendre pourquoi les signaux d’alerte ne se sont pas allumés plus tôt. Du côté de l’Autorité des marchés financiers (AMF), on fait valoir que les coopératives de croissance et les coopératives de petites entreprises n’entraient pas dans son “champ de compétence”. Le gendarme de la Bourse a cependant lancé une enquête fin 2010 sur cette affaire mais ne souhaite pas en dire plus. 

 

 Me Gwenaëlle Allouard, qui représente une vingtaine de conseillers en investissements financiers (CIF), souligne qu’aux yeux de ses clients “toutes les garanties étaient là”. Quelques-uns, poursuit-elle, ont écrit à l’AMF pour lui signaler que Jean-Jacques Defaix travaillait avec des intermédiaires qui n’avaient pas le statut de CIF. On ne leur a jamais répondu. Me Allouard a engagé une action en “responsabilité contractuelle” devant le tribunal de commerce de Paris contre des coopératives et contre Covéa Risks. Selon elle, quelque 350 épargnants devraient s’associer à cette procédure. 

 

 Et M. Defaix ? “Il conteste les diverses accusations retenues à son encontre et rejette le soupçon d’enrichissement personnel”, déclare son avocat, MeHenri Leclerc. Un ancien adhérent de l’Aacab ne pense pas que le fondateur de cette association soit malhonnête ; en revanche, complète-t-il, il a sans doute commis des erreurs de gestion et s’est pris pour une sorte de “Robin des bois” qui n’écoutait, bien souvent, que lui-même. 

 

 Depuis son placement sous contrôle judiciaire, Jean-Jacques Defaix avait interdiction de gérer et d’entrer en contact avec des salariés de l’Aacab, des coopératives et d’autres personnes mises en cause. Il n’en a pas tenu compte, d’après le parquet, et a donc été incarcéré le 7 avril à Vezin-le-Coquet, près de Rennes. “Je lui en veux terriblement car il m’a complètement trahie”, confie Monique. Avec le recul, elle reconnaît avoir été “naïve” : “Je n’étais pas experte en placements, donc il fallait que je délègue.” 

 

Le Monde –  Article paru dans l’édition du 22.07.11

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